ENTRETIEN AVEC BEJA

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A quelques jours de l’exposition que la Galerie CHAMPAKA va lui consacrer à Bruxelles, nous avons le plaisir de vous proposer une interview du dessinateur BEJA autour de ses reprises de Bécassine et du Club des Cinq mais aussi de ses créations passées.

Nous espérons que vous apprécierez cet échange avec un auteur un peu trop souvent oublié par les exégètes de la ligne claire alors que son apport à ce courant de la bande dessinée est indéniable.

Un grand merci à BEJA pour sa disponibilité dans un emploi du temps très chargé et contraint.

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Klare Lijn International : BEJA aux commandes d’une reprise de Bécassine et d’adaptations en bande dessinée du Club des Cinq, comment cela s’est fait ?

BEJA : On me l’a proposé. Je n’ai pas décidé de mon propre chef de me lancer dans ces adaptations. Mais quand elles sont venues à moi, j’y ai vraiment trouvé un intérêt tout particulier. Il y a deux choses très différentes entre Bécassine et Le Club des 5. Bécassine, c’est déjà une oeuvre de bande dessinée et l’intérêt a été pour moi de revenir un peu aux sources. J’ai réalisé que c’était une forme dessinée développée par PINCHON qui avait été complétement oubliée parce que c’est un peu issu de l’image d’Epinal. Son approche est assez surprenante. Il décale l’image d’Epinal classique en tendant vers la bande dessinée sans toutefois complétement l’accomplir. Il reste quand même dans un univers un peu évanescent. Tout n’est pas défini. J’ai réalisé que c’était une forme qui n’existait quasiment plus dans la bande dessinée. Finalement PINCHON engageait déjà les codes de la bande dessinée moderne. N’oublions pas qu’il a influencé un auteur comme HERGE. De mon point de vue, on ne peut pas nous plus aborder Bécassine sans penser aussi, d’une certaine manière, à un personnage comme Gaston Lagaffe. Tous ces codes m’ont impressionné. Cela a donc été pour moi un travail de retour aux sources. Je ne suis pas simplement situé dans la représentation de ce qu’est Bécassine. Tout ce qu’il y avait autour m’intéressait.

KLI : Avec l’introduction du phylactère comme élément nouveau.

B : Bien sûr. Il fallait arriver à quelque chose de plus lisible. Quand on lit la version originale de PINCHON, c’est quand même assez ardu. Il y a toujours un décalage entre la vignette et le texte. Cela donne un univers assez charmant mais un peu compliqué à lire. Le ramener un petit plus vers la bande dessinée me semblait nécessaire pour en faciliter l’accès aux plus jeunes.

Planche Becassine 2.jpgLes vacances de Bécassine – Planche

KLI : C’est l’une des clés de la réussite de votre adaptation. On est dans la continuité mais aussi dans la modernité. On sent que vous n’avez pas fait table rase du Bécassine originel tout en le mettant au goût du jour.

B : Effectivement, je ne l’ai pas abordé comme ça simplement. Initialement, l’éditeur voulait en faire carrément une transcription en bande dessinée avec des cases. On m’a soumis le projet de cette façon-là. J’ai réfléchi un moment et j’ai répondu que si tel était le cas, je ne participerais pas à cette aventure parce que je ne le sentais pas, je ne le voyais pas comme ça. Finalement, j’ai une grande déférence par rapport à ce qu’a réalisé PINCHON. Je trouvais que ce serait vraiment le trahir et enlever tout son charme que de passer à de la bande dessinée classique. Cette reprise ne s’est pas donc pas concrétisée du premier coup. Je crois que l’éditeur a essayé de trouver d’autres dessinateurs. Finalement, on est revenu vers moi. J’ai alors produit un visuel qui présentait ma vision du travail d’adaptation et cela l’a emballé. Cela m’a donné la liberté de revenir sur le travail originel de PINCHON. Un autre aspect qui m’intéressait, c’est que Bécassine préfigure la ligne claire. Disons qu’il y avait deux choix qui se posaient à moi dans cette reprise. Soit aller vers la ligne claire, soit rester dans un dessin un peu plus académique. J’ai décidé de tendre vers la ligne claire, de travailler sur un trait plus posé, raffiné et réfléchi. Si vous observez les albums de PINCHON, vous relèverez que, bien souvent, des traits ne sont pas finis. Il y a des éléments un peu laissés à l’abandon. Il ne termine pas vraiment un dessin et passe à autre chose. Je me suis dit qu’il fallait d’une certaine manière expliquer qu’il est une des racines de la ligne claire.

KLI : Par rapport à votre scénariste CORBEYRAN, je ne crois pas qu’il dessine des ébauches de découpage. Juste du texte et des indications de mise en page. Avez-vous une grande liberté ?

B : Tout à fait. Il me donne une continuité dialoguée avec des indications et informations concernant les situations mais il ne rentre pas dans les détails. Il me donne des informations de plan serré, de plan large… Ce sont des indications parce que le problème de la forme narrative de Bécassine, c’est que comme il n’y a pas de cases, les gros plans, les avant-plans sont un peu compliqués à placer. Cela fonctionne parfois. Ses indications me donnent une intention et c’est à moi après de l’interpréter. A chaque fois que je lui envoie mes crayonnés – avant que tout soit visé et validé par l’éditeur – CORBEYRAN exprime sa satisfaction sur mon adaptation graphique de son travail.

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Bécassine Baby-Sitter – Planche

KLI : Côté éditeur, est-ce qu’il y a une forme de censure par moments ? Avez-vous été confronté à des retouches à opérer ?

B : Il y a une personne chez Gautier Languereau, Brigitte LEBLANC, qui est la garante de Bécassine. J’échange avec elle pour ne pas me tromper sur une interprétation d’un personnage car c’est surtout au niveau des personnages que les soucis se posent. Les situations que propose CORBEYRAN sont inédites et ne correspondent pas forcément à l’historique de Bécassine. Les planches se doivent d’être effectivement validées. Dans ce cadre, on peut me soumettre quelques suggestions, quelques remarques sur certains points – essentiellement sur les personnages – que bien évidemment je corrige. Je n’ai pas une connaissance parfaite de tous les protagonistes de Bécassine. Il y a en a quand même une bonne dizaine. En plus, PINCHON n’est jamais très précis. Si l’allure et la silhouette de l’oncle Corentin sont reconnaissables tout de suite, quand on détaille ses traits, on ne sait jamais s’il a un visage un peu long ou un peu rond. Il y a toujours un petit peu de hasard là-dedans et il faut qu’il y ait quelqu’un qui me dise si l’interprétation est bonne.

KLI : Est-ce qu’il y a des ayant-droits pour Bécassine ? Si oui, ont-ils également leur mot à dire ou font-ils confiance à l’éditeur ?

B : Oui. Ils sont quatre. Mais Brigitte LEBLANC a toute leur confiance et c’est elle qui est garante du résultat. Il n’y a pas d’intervenant du côté des héritiers. Pour le premier album, j’ai juste eu un message de l’un d’eux pour me dire qu’il avait trouvé mon travail tout à fait plaisant et qu’il était très content. Pour le second, je n’ai pas de nouvelles.

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KLI : Avez-vous eu un retour de Bruno PODALYDES suite à son film Bécassine ? Est-ce qu’il connaît votre bande dessinée ?

B : Non. C’est étonnant parce que lors de la conférence de presse organisée à l’occasion de la sortie du premier Bécassine, la productrice du film de Bruno PODALYDES était venue. Je lui avais évidemment dédicacé un Bécassine. Elle était ravie car grande adepte de ce personnage. On savait que Bruno PODALYDES était sur son projet d’adaptation cinématographique de Bécassine. J’ai donc espéré qu’il y ait au moins un petit échange entre nous sur nos visions et nos choix respectifs d’adaptation de l’univers de Bécassine. D’autant que je savais Bruno PODALYDES grand admirateur de la ligne claire.

KLI : Il y a toujours des références à HERGE et Tintin dans ses films.

B : Exactement. Et comme je ne me prive pas aussi de me référer à Hergé, je pensais qu’il y aurait spontanément un échange entre nous. Comme j’adore ce qu’il fait de manière générale, j’étais vraiment excité par cette perspective. Finalement la discussion espérée n’a pas eu lieu. J’avais exprimé auprès de mon éditrice et de sa productrice l’idée que notre bande dessinée puisse sortir en même temps que le film. Nous avons un peu attendu puis rien ne produisant, compte tenu des délais que j’avais pour réaliser l’album, je me suis lancé. C’est un réalisateur que j’estime énormément et le fait qu’il n’y ait pas eu ce petit échange m’a un peu chagriné, je vous l’avoue. D’autant plus qu’à l’écoute des plusieurs interviews de Bruno PODALYDES, je pense qu’une discussion aurait évité certains écueils. Par exemple, j’ai entendu, peut-être pas de sa bouche mais de la conversation avec les journalistes, que PINCHON était l’inventeur de la ligne claire, ce qui est une hérésie totale.

KLI : C’est vrai qu’en étant tous deux sur des adaptations contemporaines d’un même univers, vous auriez certainement eu à confronter des points de vue sur jusqu’où on peut aller sans dénaturer le personnage, etc… Espérons que cet échange aura lieu.

B : Je trouve que Bécassine est un personnage fondamental sur lequel pèsent énormément de préjugés, d’interprétations complétement erronées. Je considère que lorsqu’on aborde un sujet comme celui-là, on ne le fait pas n’importe comment. Le choix que j’ai posé très vite, c’est de rendre Bécassine vraiment séduisante. Qu’elle soit en mouvement, qu’elle ne soit pas empotée, pas enfermée dans son registre de petite paysanne. Je tenais à ce qu’elle dégage quelque chose d’élégant sans jamais trahir ce qu’elle est.

KLI : J’avais entendu Bruno PODALYDES évoquer la coiffe de Bécassine, son approche pour la faire évoluer suivant qu’elle était statique ou bien en mouvement, à bord d’une voiture. On touche là à des questions de représentation qui ne peuvent que titiller le dessinateur qui a à insuffler une dynamique au personnage.

B : Tout à fait. C’est tout un souci cette coiffe ! Si on la prend telle quelle, il y a un tas de choses qui ne sont pas possibles. Elle est partie prenante de l’expression de Bécassine. Par exemple, si cela lui fait les oreilles d’éléphant à certains moments, c’est qu’elle est surprise. C’est un point de caractère déterminant du personnage. En la dessinant, je ne savais pas toujours comment gérer cette coiffe et j’ai dû souvent m’y reprendre à plusieurs fois.

KLI : Par rapport à PINCHON, j’imagine qu’il vous a fallu arbitrer entre le côté plus statique de son trait avec le souci de garder l’élégance et le chic de son trait même si l’action se situe le plus souvent en milieu rural.

B : Tout d’abord, il faut savoir que le contexte de cette reprise est étrange. Tout cela m’est arrivé alors que j’avais commencé à travailler sur un projet qui se passait dans les années 20. Je suis un grand admirateur de cette période car il y a comme une espèce d’ébullition dans la société, une forme d’euphorie et d’explosion de raffinement dans le vêtement, le mobilier… J’avais donc déjà commencé à énormément travailler et à accumuler pas mal de documentation. Ce qui fait que lorsque l’on m’a proposé Bécassine, j’avais déjà un dossier assez conséquent. Pour moi, cela a été un très grand plaisir de représenter des petits métiers comme celui de vendeur de ballons. J’avais envie de témoigner parce ce que je trouve historiquement intéressant de rappeler que certaines choses ont existé sous telle forme.

KLI : A la base, il y a donc chez vous un souci de véracité.

B : Absolument. Bien sûr, j’avais déjà toutes les bases de PINCHON quand il dessine un gendarme, un postier,… mais j’ai aussi recherché de mon côté pour voir quelles étaient les limites de l’interprétation que je pouvais faire. Rester fidèle et comme vous le disiez essayer de moderniser le trait, les attitudes en se rapprochant de la ligne claire.

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Le Trésor de l’Ile – Planche

KLI : Concernant le Club des Cinq, vous retrouvez NATAEL, votre scénariste historique et génétique. Quand j’ai appris que vous adaptiez ensemble le Club des Cinq, je me suis dit « ouah, le grand écart !». Quand on a suivi vos travaux depuis (A SUIVRE), on ne vous attend pas vraiment sur un tel projet.

B : Il est évident que c’est surprenant. Pour avoir les détails de l’histoire, j’avais été contacté pour le projet Club des Cinq et non pas pour Bécassine. Cela m’avait un peu surpris mais comme tout le monde, j’avais le souvenir de cette lecture d’enfant. J’avais comme une petite madeleine au fond de la gorge, un petit goût de « Ha, c’était quand même sympa !». J’ai fait un essai. J’étais en lisse avec d’autres dessinateurs. Cela a mis un certain temps et j’ai finalement remporté l’essai. S’en est suivi un méli-mélo administratif sur les droits qui ont fait que j’ai attendu entre 6 et 9 mois en me disant que cela allait se régler. Et puis cela n’a pas été le cas. Il s’est avéré que c’était beaucoup plus compliqué que l’éditeur le pensait. Entretemps, on est revenu vers moi pour Bécassine. Visiblement, le Club des 5 était oublié. Ils ont refait des essais, le problème juridique s’est décoincé et on a fait appel à moi.

KLI : Et donc vous sollicitez NATAEL.

B : Exactement. Il se trouve que je suis pris par le temps. Quand cela arrive, je suis en train de terminer Bécassine et il va falloir que j’enchaine. Je n’ai absolument pas le temps de m’attaquer au découpage du scénario. Comme je connais les talents de mon papa, je lui ai demandé si cela l’intéresserait de se replonger dans cette forme de littérature. C’était aussi l’occasion de retravailler ensemble, ce qui est toujours un plaisir. Et ô surprise, car on ne s’y attendait pas du tout l’un et l’autre, nous avons eu un plaisir fou à travailler là-dessus. Si c’est une surprise pour les lecteurs, cela en a été également une pour nous. Mon envie était de faire en sorte qu’avec cette adaptation, le Club des Cinq apparaisse finalement comme un classique de la bande dessinée, ce qu’il n’est pas. En fait, NATAEL et moi sommes retombés dans nos références d’enfance, la sienne et la mienne qui n’ont rien à voir mais qui se sont imposées à nous de façon évidente. Cela a été tout à fait surprenant comme situation.

KLI : Avec un format quand même assez compressé du fait d’une pagination réduite.

B : C’est effectivement très contraignant. Ce format a une raison. On connait les problèmes de la bande dessinée actuelle avec sa surproduction et l’engorgement systématique des librairies. Il y avait deux choses. Essayer d’échapper à cette contingence donc proposer un prix d’album abordable. D’autant que le Club des Cinq est une littérature de jeunes. L’argument était aussi de faire un format qui ne soit pas trop lourd et pas effrayant pour les enfants. Il y avait une question de prix et de facilité d’accès par la jeune génération.

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Le Trésor de l’Ile – Planche

KLI : C’est un exercice qui est dans les cordes d’adeptes de la ligne claire puisque cela appelle d’aller à l’essentiel.

B : Absolument. Ce que j’ai pu gommer de traits, d’informations, de détails en me disant que cela ne servait à rien ! Comme pour NATAEL, il a fallu condenser, sortir les éléments les plus importants de l’histoire, en remplacer pour que la sauce prenne et que tout soit lié, que l’ébullition se passe au bon moment, que tout se mélange comme il faut. Cela a demandé à chacun d’avoir un travail de ciseau assez pragmatique. Pour ma part, au niveau du dessin, cela m’a conforté dans l’approche de la ligne claire avant tout comme forme narrative. Bien évidemment, elle se situe dans un goulet précis de graphisme. Mais le style est une chose qui vient après, un petit peu comme la cerise sur le gâteau, qui nous permet de resserrer l’ensemble. Le premier point étant d’être le plus clair possible, le plus direct possible. C’est un travail qui au départ m’a surpris – je pensais que j’étais plus doué que cela – mais qui s’est révélé très plaisant.

KLI : On sent un souci de lisibilité. Comme l’exprimait HERGE, dans la ligne claire, il n’y a pas que le dessin, la clarté du trait, il y aussi la fluidité du récit.

B : Merci. C’est vraiment notre obsession à tous les deux. Cela faisait déjà un petit moment qu’on était attirés par une bande dessinée plus adolescente. On avait d’ailleurs écrit un scénario qui malheureusement n’a séduit personne. Les éditeurs approchés ne comprenaient pas du tout le sens de notre travail. Donc on s’était dit qu’on le représenterait plus tard, qu’on le retravaillerait un peu. Et puis la proposition du Club des Cinq s’est présentée à moi sans que je la cherche. On a pensé à moi par rapport au dessin, à ma façon de travailler. Heureux hasard car NATAEL et moi avions déjà engagé un travail sur une bande dessinée destinée à un public plus jeune.

KLI : Peut-être aussi plus abordable ? Force est de constater qu’il y a toujours eu une grande ambition dans vos récits qui ne sont pas totalement faciles d’accès. Les Griffes du Hasard, Les Compagnons du Rêve, Nolime Tangere, cela appelle une concentration. Il y avait une ambition littéraire dans ces bandes dessinées, une volonté de tirer la bande dessinée hors de ses carcans.

B : Exactement. J’apprécie qu’on puisse évoquer ce point qui nous ramène à la revue (A SUIVRE) et aux ambitions des éditions Casterman. Souvenez-vous COMES, PRATT, TARDI,… Casterman s’était vraiment défini comme un littéraire de la bande dessinée. Pour le jeune auteur que j’étais à l’époque, c’était tout à fait inespéré d’avoir la possibilité de m’inscrire dans cette approche. Je rappelle que je sortais de Métal Hurlant où nous étions tous systématiquement iconoclastes…

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KLI : Des jeunes gens modernes comme le voulait l’époque…

B : Exactement. On s’amusait comme des petits fous mais au sortir de cela, j’avais vraiment l’envie d’entrer dans du récit. Et quand j’ai découvert les romans (A SUIVRE), notamment Berceuse électrique de Ted BENOIT, j’ai vu la possibilité de créer une histoire de 150 planches, mettre en scène une foule de personnages et cela m’a complétement excité. J’étais parti en solo sur Les griffes du hasard qui était un projet un petit trop grand pour moi. C’était ambitieux et c’est là où j’ai demandé à NATAEL si cela l’intéressait de m’aider car j’étais vraiment empêtré dans mon scénario et les ressorts de mon histoire. Il faut savoir que NATAEL avait fait pas de travail de nègre chez les éditeurs, écrivant lui-même des romans et que j’ai été élevé dans un milieu littéraire. C’est ainsi que nous

avons commencé à oeuvrer ensemble. Et cette collaboration a eu un écho assez retentissant chez Casterman qui a trouvé d’abord notre filiation intéressante puis le fait qu’on aille vers ces récits effectivement un peu tordus, un peu intellectuels, à double fond… On partait sur de la littérature et on peut rappeler qu’il y a eu un succès de tout ce qui a été publié sous cet angle-là, à cette époque, chez Casterman. Il y avait comme une garantie de qualité estampillée Casterman. Je ne parle pas des auteurs. Je parle de l’éditeur. Et ce mouvement a finalement été happé, littéralement siphonné par la surproduction de la bande dessinée et la sortie de séries en cascades qui ont englouti complétement la proposition initiale portée par Casterman d’aller vers du roman en bande dessinée à côté d’albums plus « traditionnels ».

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KLI : Et par rapport à la vogue actuelle du roman graphique, de tous ces livres très volumineux qu’on voit fleurir dans les librairies, aux formats variés, on pourrait se dire que le contexte éditorial actuel pourrait vous permettre de creuser encore ce sillon entamé avec NATAEL les années 80 et d’avoir, à côté de Bécassine et du Club des 5, des projets dans la veine de ce que vous avez pu créer ensemble par le passé. Est-ce que c’est exclu ?

B : Non. Nous y pensons. Mais j’ai quand même un souci avec le roman graphique. Avec NATAEL, nous avons fait du roman pas du roman graphique qui pour moi est un terme un peu difficile à cerner. Je ne vous cache que nous avons essayé de rentrer en contact avec des éditeurs. Nos interlocuteurs, souvent des personnes plus jeunes que moi, ont toujours eu du mal à comprendre quelles étaient nos positions et ma vision graphique. De mon point de vue, le roman graphique se développe souvent au détriment du dessin, pas que je veuille dire que le dessin ne soit pas bon. Le jugement que je porte dessus n’a d’ailleurs pas beaucoup d’importance. Je me compare à des auteurs qui peuvent réaliser quasiment 5 à 6 planches par jour. Je ne sais pas faire. Mon travail est minutieux. Je calcule tout, les traits, les calages, les cadrages. C’est forcément un travail beaucoup plus long et il me semble qu’on se situe dans un contexte éditorial qui supporte mal un travail un peu plus exigeant.

KLI : Votre priorité va donc être de maintenir un rythme régulier de parution de Bécassine et du Club des Cinq ?

B : Tout cela est bien évidemment dépendant d’un circuit économique. On peut déplorer aujourd’hui que la perception de Bécassine soit encore un peu timide. Je constate que les critiques ne savent pas comment l’approcher alors qu’il me semble que les albums parlent d’eux-mêmes, de jolies choses dans le contenu et dans la forme. Donc j’imagine que le développement de Bécassine sera conditionné au succès. Même si je pense qu’il est bon de s’entêter toujours un petit peu pour soutenir des projets comme celui-là. Pour Bécassine, le rythme est d’un album tous les deux ans par volonté de l’éditeur de ne pas produire plus. Ce qui fait que l’avenir le plus immédiat est plutôt concentré sur le Club des Cinq. Parce qu’on est en référence au roman et à la logique d’Enid BLYTON, dans l’ordre de parution des romans. On les réinterprète. On ne fait pas de mélange. On fait tout dans la chronologie. Pour le dernier, l’histoire se résout dans le suivant, c’est pourquoi on l’a engagé tout de suite. Ce n’est pas un double album mais il nous semble qu’il vaut mieux donner assez rapidement la résolution, de ne pas laisser le lecteur dans un petit flou.

KLI : Est-ce qu’on peut dire qu’avec Bécassine et le Club des 5, vous revenez à une forme de classicisme ?

B : Clairement. Sur le Club, il y a vraiment la volonté première d’enraciner cette adaptation dans la littérature classique de la bande dessinée. Il y a aussi un choix historique. Le premier Club des Cinq, Le Trésor de l’Ile, a été écrit pendant la seconde guerre mondiale. Vous imaginez qu’arrivant dans l’univers de BLYTON, avec mon choix graphique, je ne voulais surtout pas de trahir l’environnement, l’aspect historique de ces récits mais au contraire repartir de leur contexte de création. Avec NATAEL, nous restons donc dans quelque chose d’un peu intemporel mais cette intemporalité est le garant de son côté un peu éternel, un peu classique. Cela me permet en plus de replonger dans la passion que j’ai eue en découvrant HERGE. Vraiment un choc phénoménal. Et de pouvoir y revenir avec l’âme tranquille, avec toutes les bonnes odeurs, tous les bons souvenirs, tous les moments où j’ai pu palpiter sur telle situation, tel mouvement et bien sûr d’y faire référence, c’est du bonheur.

KLI : Pas d’écho de François RIVIERE, grand spécialiste d’Enid BLYTON sur cette adaptation ?

B : Non.

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KLI : Pour en revenir à la ligne claire, on vous a senti à un moment partir vers plus de réalisme. J’ai en tête Bye Bye Tristesse ou Le Royaume Invisible qui proposaient un traitement graphique différent. Il y a eu à un certain moment la volonté d’en sortir ?

B : Je ne l’ai jamais vraiment abandonnée. D’ailleurs je suis souvent surpris de ne pas me voir dans les listes d’auteurs dits ligne claire. Si on regarde bien, mon trait n’a en lui-même jamais trop changé, il joue toujours sur un léger délié, une continuité permanente. Ce qui effectivement peut perturber c’est que je me situe à l’intérieur de ce que je qualifierais d’harmonie pour développer une analogie à la musique. Pour moi, la ligne claire est comme une harmonie, comme une gamme définie mais dans laquelle on peut se promener. J’ai toujours envie d’aller d’une limite à l’autre, de chercher ce qui appartenait à la ligne claire et ce qui pouvait être réintroduit dans la ligne claire d’influences différentes. Il est vrai que pendant un long moment, j’ai été attiré par un réalisme assez précis. Je pense essentiellement à Nolime Tangere, un album qui me tient particulièrement à coeur car je n’ai rien à jeter de mon travail. J’allais à la limite. Cela a été une tentation très forte qui m’a tenu une bonne dizaine d’années. Comme on ne se situait plus dans ce cadre de la bande dessinée littéraire dans l’esprit de (A SUIVRE), peu à peu, cet angle-là m’a paru un peu exagéré. J’ai réalisé que je sortais un peu du rêve du dessin et progressivement, effectivement, je l’ai abandonné. Réellement sur la série Fantic que nous n’avons malheureusement pas pu conclure bien que le troisième volet soit fini, complétement réalisé et resté dans mes tiroirs. C’est vraiment là que je suis sorti de cette idée de réalisme. Je ne mettrai pas vraiment Fantic dans la ligne claire. Il est quand même un petit peu en limite parce que je m’étais imposé de dessiner pratiquement directement, c’est-à-dire pour entrer dans le détail, de travailler sur un papier aquarelle sur lequel je pouvais à peine crayonner car quand on gomme trois fois, on ne sait plus où est son trait. Je m’étais dit que dans un souci de renouvellement, il fallait que je revienne à une spontanéité avec effectivement, derrière, un certain savoir parce que pratiquement pas dessiner, c’est quand même compliqué ! Cela demande une concentration assez intense. C’est donc cette approche qui m’a poussé à sortir de cette période de réalisme, de cette tendance au peu froide de la ligne claire qui n’est pas tout à fait mon souhait. Je pense notamment au Poids de l’Ombre où j’ai été très académique et finalement un peu froid. C’est un aspect qui m’est apparu quelques années après. Et donc de revenir vers une espèce de chaleur du dessin me semblait important. Pour revenir à votre remarque sur Bye Bye Tristesse, c’est un projet qui m’a finalement embarrassé. Cela faisait énormément d’années qu’on me demandait de faire un travail érotique. J’avais toujours refusé jusque là.  Si j’avais toujours abordé l’érotisme comme un élément naturel de la vie et de la narration – à partir du moment où l’on pose des personnages sexués, cela semble un peu dans la logique –  je ne voulais pas me cantonner à cela et m’éterniser là-dessus, préférant de petites séquences noyées dans un récit.

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KLI : Pour en revenir à vos albums passés, quand on se rend aujourd’hui en librairie, on ne les trouve plus. Est-ce que des rééditions sont envisagées ? Casterman est en train de rééditer des grands romans (A SUIVRE) qui ont marqué son histoire. Est-ce que certains de vos récits pourraient être réédités ?

B : En premier, je mettrais Nolime Tangere, un album couleurs de 80 planches, chargé, parfois effectivement un peu ésotérique mais qui témoigne d’une période. On l’oublie aujourd’hui mais c’est un album qui a vraiment eu du succès. On a même failli avoir un prix à Angoulême. Il s’en est fallu d’une voix. Je l’ai su parce que la personne qui n’avait pas voté pour moi est venue me le dire ! Pour en revenir à Casterman, une fois les tirages épuisés, comme ils ne souhaitaient pas les rééditer, nous avons récupéré nos droits. Aujourd’hui, nous possédons les droits de l’ensemble de nos albums.

KLI : Et donc ouverts à toute proposition de réédition d’un éditeur inspiré !

B : Absolument. Vous m’apprenez que Casterman ressort des romans (A SUIVRE). C’est intéressant mais je n’ai pas, à ce jour, été sollicité. Evidemment, avec NATAEL, nous avons bifurqué dans nos créations. C’est d’ailleurs moi qui suis à l’origine de ces évolutions. Nous avons voulu travailler chez des « petits » éditeurs parce que les grands, malgré leurs qualités, étaient un peu débordés par leurs productions et plus forcément réceptifs. On pensait qu’une petite structure s’occuperait un petit peu plus de nous. Malheureusement, on a fait chou blanc avec nos nouveaux éditeurs qui ont tous disparu (Emmanuel Proust, 12 bis). Cela a fait peser sur nous un phénomène un peu d’échec et nous en sommes malheureusement tributaires. On a essayé de voir si on ne pouvait pas au moins donner au lecteur la résolution de Fantic. Cela fait quand même en tout 150 planches. Nous n’avons pas soulevé un grand enthousiasme pour l’instant…

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KLI : Je vais rebondir sur votre commentaire sur le fait qu’on ne vous ait jamais trop associé aux auteurs ligne claire. C’est vrai que cela est bizarre. Est-ce que c’est le fait d’être provincial, de ne pas être dans le microcosme parisien qui peut expliquer que vous n’ayez pas été catalogué à cette école ?

B : Vous touchez à quelque chose de juste. Bien que j’ai été longtemps parisien, j’ai été effectivement toujours un petit peu à la lisière de cette ligne claire. Pour expliquer les choses très simplement, à cette époque-là, il y avait des gens qui dans la pub qui adoraient faire travailler des dessinateurs de bande dessinée. J’ai fait un certain nombre de travaux de ce type, pas de la publicité placardée mais un peu d’institutionnel, des petites vignettes… Mais je ne fréquentais pas assidument ce milieu-là. Je me suis toujours trouvé en lice avec les mêmes – je ne citerai pas FLOC’H parce qu’il était carrément introduit, avait toutes les portes ouvertes – c’est-à-dire Ted BENOIT, PETIT-ROULET, Serge CLERC… et ces gens-là, ils allaient boire des coups aux mêmes endroits. Moi, je n’y étais pas toujours. J’y étais parfois. Je n’étais pas dans ce petit cénacle. J’ai finalement pâti de ne pas suffisamment fréquenter ce milieu-là. Je me suis fait chiper la place bien souvent. J’ai toujours pensé que les qualités ne se situaient pas dans le fait de boire des verres ensemble. C’est le travail qui me semblait déterminant et cela n’est pas avéré très judicieux de ma part.

KLI : Quand vous étiez à Métal Hurlant, vous étiez dans la période CHALAND, Serge CLERC, CORNILLON et autres. Est-ce que vous étiez à part ?

B : Non. Pas du tout. Il y avait toujours des comités de rédaction et je peux même dire que CHALAND était très attentif à mon travail. A chaque fois, il venait me voir pour me donner son avis du type « C’est bien ta mise en couleurs mais… ». J’adorais échanger avec lui. C’était un garçon un peu froid, un peu timide, parfois très péremptoire du genre Le Jeune Albert mais j’en ai gardé un excellent souvenir. Il avait d’ailleurs lui-même beaucoup de doutes, je me rappelle notamment quand il réalisait Le Jeune Albert. J’allais le voir en lui disant que c’était génial et qu’il fallait qu’il continue. Cela semblait le rassurer. Je me souviens être allé prendre des conseils auprès lui quand j’ai commencé à travailler à Métal Hurlant. J’avais décidé d’employer la technique de couleur en ben day, travail assez fastidieux de croisement de trames, et c’est lui qui m’a appris en me montrant comment procéder. A cette époque-là, avec Philippe MANOEUVRE, on sortait dans toutes les boites. J’étais dans le coup même si j’étais le plus jeune de la bande. Je devais avoir 18 ans donc il y avait des trucs qui me passaient un peu au-dessus de la tête. Ils avaient des soirées disons un peu excessives. Je ne suivais pas trop. Une fois que j’avais bu deux whiskies, j’étais malade ! C’était un peu compliqué.

KLI : Il y a aussi FLOC’H qui semble l’une de vos principales références ?

B : J’ai très bien connu FLOC’H quand j’étais vraiment adolescent. J’étais déjà quelqu’un absolument fasciné par la bande dessinée, je dessinais beaucoup et envisageais secrètement d’en faire mon métier. Je faisais aussi beaucoup de piano et m’essayais à la littérature, ce qui fait que j’envisageais aussi de devenir musicien ou écrivain… Disons que je n’étais pas un personnage tout à fait défini ! Pour en revenir à FLOC’H, c’était quelqu’un qui avait une influence considérable sur moi. Je l’avais découvert à l’âge de 14 ans. Il faisait partie d’un groupe d’amis de mes parents, je le voyais donc régulièrement. Il a vu mes évolutions qui sont passées du simple plagiat assez évident à des travaux plus personnels. FLOC’H était quelqu’un de charmant. Mais dans le travail, il m’a tenu absolument à l’écart de tout contact, de toute aide. Alors que je connaissais des gens qui travaillaient à Métal, j’y suis allé de mon propre chef. Sans l’appui de gens sur qui j’aurais pu compter mais qui ne m’ont jamais proposé de m’aider. Ils faisaient des journées portes ouvertes. J’avais préparé une petite histoire, que j’avais vraiment travaillée très sérieusement avec certes des défauts de jeunesse, dont je n’arrive d’ailleurs pas à retrouver les originaux. Je me souviens que j’avais pris Joost SWARTE et Ever MEULEN comme modèles en me détachant des références plus floc’hiennes ou traditionnelles. J’ai posé mon travail sur la table et DIONNET m’a dit « mon petit gars, il faut que tu bosses ». Il m’a filé Manoeuvre entre les pattes en nous disant « Faites un truc tous les deux, ce sera rigolo ». Pour ce faire, il m’a invité dans un grand restaurant à Paris. Moi, j’étais tout minot, impressionné de me retrouver dans cette situation-là. C’est DIONNET qui m’a sorti. Mais je l’ai fait à la force du poignet.

KLI : Vous avez donc été aussi influencé par SWARTE et MEULEN.

B : J’ai tendu aussi vers une approche plus énergique. Si on observe bien, je travaille toujours sur le mouvement. J’ai plus de mal à travailler sur le statique des personnages. Parce que je pense toujours les choses dans le mouvement. Indiquer son origine et quelle est sa probable finalité. Choisir le bon instant pour que cela paraisse naturel.

KLI : Pour en revenir à votre « non-référencement » dans les auteurs ligne claire, on sent qu’il y a un cercle un peu fermé, toute une famille d’auteurs et d’experts qui semblent vivre en vase clos, un réseau qui alimente une vision de la ligne claire qui tourne toujours autour des mêmes créateurs et des mêmes références. C’est particulièrement criant aux Rencontres Chaland de Nérac. Bizarre que vous n’y ayez jamais été invité…

B : Pascal GUICHARD, un ancien de Metal Hurlant, m’a recontacté, il y a de cela quelques années, parce qu’il voulait que je rencontre Isabelle CHALAND que je ne connaissais pas du tout, n’ayant dû que la croiser quelques fois à l’époque, pour ouvrir un peu la manifestation de Nérac, montrer que d’autres personnes de la ligne claire pouvaient intégrer l’évènement. Cela n’a pas été suivi de suites pour le moment.  Il y a peut-être une raison complémentaire qui ne va pas dans le sens de mon affiliation à ce mouvement – même si je pense en faire partie fondamentalement, je le revendique en tout cas ! – c’est que c’est un registre qui en fait, si vous le remarquez bien, fonctionne le plus souvent par références, par private jokes. Or je n’ai jamais trop participé à cela. Avec NATAEL, notre travail a toujours été de se décaler un petit peu par rapport à l’histoire naturelle de la bande dessinée. De ce fait, cela donne une autre impression que celle de la ligne claire la plus largement répandue.

KLI : Un grand merci, cher BEJA. Bonne exposition chez CHAMPAKA et plein de succès à votre nouveau Club des Cinq qui va paraître cette fin août !

Club des cinq contre-attaque couv.jpg

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